Archives et mémoire intermédiale de la décolonisation : le spectacle son et lumière de Gorée à Dakar

Appel à projets 2026

En avril 1966, Dakar accueille le Premier Festival mondial des arts nègres (FESMAN), organisé à l’initiative du président et poète Léopold Sédar Senghor. Six ans après l’indépendance du Sénégal et l’essoufflement des dynamiques panafricaines portées par le Congo et le Ghana, cet événement consacre le pays comme pôle culturel majeur du continent. Il réunit à Dakar des centaines d’artistes, d’écrivains et d’intellectuels noirs venus du monde entier, y compris des États-Unis en pleine lutte pour les droits civiques. Le FESMAN entend placer la culture au centre de l’expérience postcoloniale et réaffirmer la maîtrise des récits historiques sur l’esclavage, notamment avec le « spectacle féerique » de Gorée, monumentale production son et lumière présentée sur l’île, haut lieu de mémoire de la traite esclavagiste.

S’inspirant des spectacles son et lumière développés en France, celui de Gorée articule projections, narration historique et mise en scène avec des centaines de figurants locaux, sur des musiques et bruitages diffusés par un dispositif stéréophonique pionnier. Produits par une équipe technique française dirigée par Jean Mazel, les tableaux dramatiques écrits par l’écrivain haïtien Jean Brierre retracent l’histoire du commerce des esclaves et la place de Gorée dans la constitution de la colonie du Sénégal, tout en esquissant l’horizon d’une fraternité future entre peuples décolonisés. Sa dimension multimédiale — jeux de lumières, performances chorégraphiques, bande sonore mêlant musiques africaines, classiques français et spirituals afro-américains — la distingue nettement des grands spectacles son et lumière des années 1950-1960, tels que ceux de Chambord, Greenwich, de l’Acropole ou des pyramides de Gizeh.

Malgré l’attention portée au FESMAN par la recherche récente, le spectacle de Gorée demeure largement sous-étudié, bien qu’il ait contribué au succès historique du festival et à instaurer une tradition locale du son et lumière toujours vivante. Cette relative invisibilité s’explique par sa nature performative et nocturne, alors difficile à documenter, ainsi que par sa dimension intermédiale, qui a entraîné une dispersion de ses différentes composantes entre plusieurs institutions. À cela s’ajoutent les difficultés d’accès aux archives locales, encore peu dotées d’outils numériques. Cela contribue à un vide mémoriel et rend indispensable une enquête croisée, menée à la fois dans les institutions sénégalaises (Archives nationales, Fondation Senghor, Radiodiffusion Télévision Sénégalaise, Théâtre National Daniel Sorano, IFAN, etc.) et des fonds étrangers (notamment l’INAthèque à Paris), afin de reconstituer l’économie générale du spectacle et d’analyser sa fonction de diplomatie culturelle interafricaine et internationale au sein du Festival de 1966.

Mené en partenariat avec l’UCAD de Dakar, ce projet interdisciplinaire propose d’analyser le spectacle de Gorée comme point d’entrée privilégié pour interroger les discours historiques, esthétiques et politiques qu’il a portés sur la scène internationale, ainsi que son inscription dans la mémoire postcoloniale africaine. En étroite collaboration avec les partenaires et les archives locales, il vise une enquête de terrain approfondie, l’organisation d’un atelier international et la tenue d’une école d’été à Dakar. À la croisée des arts, ces dispositifs permettront de reconsidérer une oeuvre intermédiale emblématique, conçue comme un vecteur de souveraineté culturelle et de dialogue à l’échelle mondiale.

Équipe projet:
Babacar Mbaye Diop, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Cheick Sakho, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Serigne Seye, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Jonathan Goldman, Université de Montréal
Philippe Despoix, Université de Montréal
Dominique Nasta, Université libre de Bruxelles
Marion Froger, Université de Montréal
Sebastien Schmitz, Université libre de Bruxelles
Abigail Celis, Université de Montréal
Vincent Debaene, Université de Genève
Nicolas Donin, Université de Genève